
Je décidais, sous la pression grandissante de ma chère Yesica, de m’inscrire à la salle de sport du bord de mer.
Je ne devais pas le regretter, non pour la croissance de ma masse musculaire qui égalait en intensité celle du pissenlit privé d’eau, mais pour l’univers que j’allais y découvrir.
La salle de musculation est un temple. Les adeptes, que je baptisais affectueusement « musculeux », y communient ensemble dans une joyeuse fraternité contemplative qui n’est pas sans rappeler l’Ordre des Chartreux de Saint Bruno.
Les communiants y sont cependant plus chevelus, ce qui n’enlève rien à leur mysticisme, et plus musclés. Le vœu de silence y est remplacé par un vœu de beuglement dont chaque adepte maitrise la sémantique, le minutage et l’intonation.
On brame pour soulever des poids ou pour motiver ses compagnons à le faire. Ces prières originales et multiformes se font toujours à deux et chatouillent systématiquement ma curiosité d’anthropologue dilettante.
« T’es un monstre ! »
« Ouais ! »
« Aarf !! »
« Ahh !!! »
« T’es un champion ! »
« Reuhh ! »
Il est alors d’usage, chez les musculeux, d’aider ses frères à compter jusqu’à dix, voire, pour les plus expérimentés, jusqu’à quinze. On comptabilise ainsi le nombre de mouvements effectués. Les adeptes maîtrisent parfaitement cette partie importante des Mathématiques jusqu’alors réservée aux élèves les plus doués de petite section de maternelle.
On voit bien que, contrairement aux Chartreux, qui auraient bien fait de faire un peu plus de musculation, l’Erémitisme est mal vu chez les musculeux. Les adeptes de la salle de sport ressuscitent enfin le Cénobitisme, cette forme de vie communautaire un peu négligée par les moines catholiques contemporains et qui rend la réclusion beaucoup plus agréable.
Alors que le moine cache son corps rendu disgracieux par un usage trop systématique de la contemplation immobile et de l’amour platonique, l’adepte musculeux, lui, est toujours à la recherche du vêtement le plus économe en tissu. Il pratiquerait d’ailleurs ses activités spirituelles nu si cela n’était pas bêtement interdit par les lois de nos républiques, dont tout le monde sait, sauf peut-être les musculeux, qu’elles ne sont que l’héritage de la religion des moines inactifs et pudiques.
Hormis le calcul, toute activité intellectuelle est prohibée dans la Salle de Musculation. Oser sortir du spectre modeste du vocabulaire musculeux, c’est se risquer à une expulsion du temple qui, compte tenu de la masse musculaire de ses adeptes, pourrait se révéler dangereuse pour le malheureux agitateur.
Je préférais donc me taire, pousser quelques cris à intervalles réguliers (qui étaient au beuglement du musculeux ce que la Star Ac est au bel canto) et observer mon entourage avec discrétion.
Je ne gagnais rien en muscle mais beaucoup en spiritualité.
Excellent, excellent! Caustique, grinçant et cultivé… L’ambiance est bien campée. Cela manque peut-être juste un poil de rythme…
Merci de ta visite. A mon avis, tu as déjà écrit des pages et des pages avec Internet (en cumulant tes articles, les commentaires etc°
Ton texte m’a bien amusée. Je repasserai par ici, c’est sûr !
Une autre mise en perspective !
Finement ciselée, drôle et subtile sur mes impressions, joli boulot !!
Euh…. tu as disparu de la circulation? Dommage…